Venez découvrir la deuxième partie de l’enquête audiophile de Tussufki et Straightrope… Chapitre 5 – je sais tout mais je ne dirai rien Mardi – 18h21 La place était désormais bondée. Toutes les personnes, assises ou debout, avaient les yeux rivés sur les écrans des téléviseurs disséminés dans le bar. Les coups d’envoi avaient été […]

[Negative feedback] Partie 2

Venez découvrir la deuxième partie de l’enquête audiophile de Tussufki et Straightrope…

Chapitre 5 – je sais tout mais je ne dirai rien

Mardi – 18h21

La place était désormais bondée. Toutes les personnes, assises ou debout, avaient les yeux rivés sur les écrans des téléviseurs disséminés dans le bar. Les coups d’envoi avaient été donnés il y a quelques minutes de cela, mais aucun des matchs n’était diffusé. On ne pouvait voir que des cotes, des scores, des statistiques et des résultats. De temps à autre, des personnes apparaissaient sur les TV pour partager des informations absconses qui faisaient, pourtant, réagir les spectateurs.

Tussufki paraissait agacé, Straightrope fasciné. Ils se faufilaient, non sans peine, entre les parieurs, foulant un sol cradingue et recouvert de reçus froissés. L’inspecteur, à la recherche du visage connu, l’adjoint à la découverte de ce monde saisissant. C’est assis à une table ronde, tout au fond de l’arrière-salle, un rien moins surpeuplée, qu’ils rejoignirent Claus. Celui-ci, à peine plus vieux que Ryan, plutôt beau garçon, richement mis, était engagé dans une conversation passionnée qui, à mesure que les policiers en prenaient la mesure, finissait surtout par ressembler à un monologue. Claus expliquait, d’un ton docte et paternaliste qui pouvait agacer, les règles du mercato à son voisin de droite, un type qui semblait avoir eu le malheur de donner son point de vue sur le recrutement d’un club anglais. Agacé, ce dernier se leva et quitta la salle, ce qui permit à Tussufki de prendre sa place.

« Hé, inspecteur, je n’irai pas jusqu’à prétendre que cela me fait plaisir de vous voir, mais maintenant que vous êtes là, prenez vos aises.
– Merci Claus. Nous …
– Nous ? Ah oui, vous êtes deux. Pas terribles, les lunettes le jeune. Laissez-moi deviner, vous êtes là parce que vous aimeriez bien savoir qui a refroidi les deux gratte-papier. C’est ça ? Commencez par m’offrir une bière, on en parle après. »

L’inspecteur adressa un signe d’assentiment à son adjoint, qui partit chercher les bières. Vu l’heure, on ne pourrait leur reprocher de se désaltérer. Il commanda deux demis et se prit une gueuze aromatisée à la cerise. Resté assis, Tussufki regardait Claus qui, depuis le départ de Straightrope, ne lui accordait plus aucun intérêt. Le jeune homme avait l’air d’un étudiant sans problème financier et assez soigné. Souriant et avenant. L’inspecteur vit qu’il n’essayait même pas de cacher une paire d’écouteurs intra-auriculaires – des moulés, devant valoir plusieurs milliers de dollars – qui pendait à son cou et lui vaudrait, a minima, une confiscation et 24h de garde à vue. Claus semblait s’en moquer.

Straightrope revint et prit place à la table. Depuis l’arrivée des deux policiers, plein de personnes s’étaient subitement trouvé de nouvelles urgences, un besoin pressant de sortir prendre l’air – voire de changer de bar – et leur table était devenue isolée. Claus toisa son bock avec l’air de quelqu’un qui veut en découdre puis en descendit un bon quart.

« Les gars, dit-il enfin, ne croyez pas que je vais vous dire qui a tué les deux scribouillards. Notez, j’aimais bien ce qu’ils faisaient même s’ils n’étaient jamais vraiment à jour et qu’ils ne faisaient pas vraiment rêver avec leurs tests. C’était bon pour les petits joueurs, pas pour les vrais amateurs. Je sais qu’ils auraient aimé que je pige un peu chez eux, mais ça ne m’intéresse pas.
– Pourquoi ne veux-tu pas nous dire qui les a tués ?
– Parce que, pour le coup, je ne le sais pas. Il y a pas mal de choses que je sais et que je ne dirai pas, je ne vous le cache pas, mais ça, je l’ignore. »

Il était toujours souriant, et avait quasiment fini sa bière. Les deux policiers échangèrent un regard.

« Tu sais Claus, reprit Straightrope d’une voix dégagée, tes écouteurs, là, tu ferais peut-être bien de mieux les cacher. Une flagrance, et c’est le poste ainsi qu’un coup de marteau sur chaque oreillette. On sait que ce n’est pas le pognon qui te posera problème, mais le temps d’attente pour t’en procurer une nouvelle paire, c’est combien ? Et passer une nuit avec des poivrots qui vont gerber sur tes superbes baskets à 300$, je suis certain que ça va te gaver également.

- Le coup du méchant flic et du gentil flic, ça marche quand les rôles sont distribués en fonction du physique, les gars, sourit Claus.
– Et si, interrogea Tussufki, on joue à méchant flic et méchant flic ?
– Ok, je vois. Vous voulez savoir quoi ?
– Sur quoi travaillait Aeròn ? »

Claus se rencogna dans son siège, il finit sa bière et la reposa bruyamment sur la table, le plus près possible de Straightrope. Son regard passait d’un flic à l’autre et il mesurait la valeur de l’information qu’il pouvait leur donner. Au bout d’un moment, il céda.

«  Ils devaient publier un test des ACS Encore.
– Tu sais qui avait rédigé le test ?
– Non, et je ne sais pas ce qu’il en disait. J’ai pu essayer les Encore, comme à peu près tout de qui est disponible sur le marché, et j’ai bien aimé, c’est pas mal. Maintenant… Eh, le flic, tu vas me chercher une autre bière ? »

Tussufki fit un signe à son adjoint, qui, soupirant, se leva pour commander un nouveau demi. Claus le regarda partir en souriant.

« Tu sais, Tussufki, ton adjoint, tu devrais t’en méfier. Non pas parce que c’est un mauvais flic, mais parce que c’est un gaffeur. Je sais qu’il s’adonne aux planar-dynamics américains, je sais même quel modèle, où il l’a acheté et avec quoi il les alimente. Je sais trop de choses sur lui et je ne suis certainement pas le seul. C’est dangereux pour quelqu’un comme vous, inspecteur. Ne prenez pas de risques. »

Il souriait toujours. Ryan revint avec la bière. Les policiers se levèrent.

« Une dernière chose messieurs, intervint Claus. Je suis content que vous partiez, j’ai pas mal de paris à passer pour me faire mon pain quotidien et vous avez l’art de faire fuir mes voisins, mais je ne voudrais pas que vous sortiez sans quelque chose de solide à vous mettre sous la dent. Je sais que vous allez vous mettre à la recherche du réseau qui s’occupe de fourguer les ACS, je peux vous faire gagner du temps… Allez voir le coréen de ma part. »

Ceci dit, il se détourna des policiers et se plongea dans la lecture des résultats sportifs sur le téléviseur le plus proche. Tussufki et Straightrope sortirent et accueillirent l’espace et l’air frais avec soulagement.

« Inspecteur, vous savez de quel Coréen il parlait ?
– Oh oui. On se retrouve là-bas à 8h30. Bonne soirée Ryan ».

Il lui tendit une carte de visite. Sur celle-ci on pouvait lire, en haut, « Kim Youn Jun, brocanteur spécialisé ».

Chapitre 6 – dust to dust

Mercredi 8h55

La boutique était grande comme un petit studio parisien, tout en longueur. On y trouvait un bric-à-brac poussiéreux et hétéroclite, mais la majeure partie du stock était constituée de matériel audio. On trouvait des enceintes, certaines entières, certaines avec, là où on aurait dû trouver les haut-parleurs, des orbites béantes. On trouvait des amplificateurs, toutes les prises casques ayant été scellées. On trouvait des lecteurs de CD, des platines tourne-disque et d’autres appareils plus anciens encore. Des cartons s’entassaient, les appareils et les caisses d’enceintes étaient gerbés les uns au-dessus des autres. L’empilage s’étendait jusqu’à la vitrine, assombrissait la boutique et jetait de longues ombres, masquant la poussière qui semblait s’être répandue partout.

L’odeur, elle, n’était pas désagréable : une odeur de cave humide, d’encaustique et d’ozone. Derrière le bourdonnement électrique, le staccato des pales d’un ventilateur au plafond près du comptoir, on pouvait entendre la voix, plaintive, de Johny Cash, une guitare électrique et une batterie. Tussufki était entré dans la boutique en marchant sur des œufs, se faufilant entre les piles d’amplis et évitant les crocs-en-jambe des câbles au sol. Il était certain qu’en regardant derrière les cartons, on devait pouvoir trouver des champignons. Il arriva près du comptoir, dont une petite partie était éclairée. La lumière n’atteignait pas le mur derrière la caisse, et l’arrière-boutique était indiscernable. Des ombres de blisters et de nouveaux cartons donnaient un tour fantasmagorique à l’ensemble. Le rougeoiement d’une cigarette, puis les volutes d’une fumée parvenant dans le cône lumineux manquèrent de faire sursauter le policier.

« Bonjour Kim !
– Bonjour inspecteur, répondit l’homme qui s’avança juste assez pour qu’un arc lumineux éclaire sa pommette, son arcade sourcilière et sa mâchoire, jetant une lumière malsaine sur son œil, et maintenant le côté droit de son visage dans la pénombre. Vous cherchez quelque chose ? Je pensais que vous étiez déjà équipé.
– Je cherche une information, répondit Tussufki qui n’avait pas raté le sous-entendu.
– À propos de ?
– Des intra-auriculaires ACS. »

Silence. Nouveau rougeoiement. La fumée rendit un moment indistinct le côté éclairé du visage du coréen puis se dissipa.

« Qu’est-ce qui vous laisse croire que je pourrais avoir des informations sur un produit manifestement interdit ?
– Je sais que tu ne vends pas que ce qu’on trouve dans mon dos, Kim. Je sais que si je cherche dans ta réserve, je vais trouver quelques appareils pas beaucoup plus licites que les Encore.
– Hum… Je vois, mais certainement trouverez-vous aussi des factures à mon nom pour ces appareils, datant d’avant le début de la prohibition.
– Et aucune n’aura été imprimée sur un papier récent, bien entendu. »

Kim Youn Jun s’avança complètement dans la lumière et écrasa son mégot dans un cendrier en verre posé sur le comptoir. Il souffla la fumée par le nez et resta silencieux, ses yeux noirs plantés dans ceux de Tussufki.

« Inspecteur, vous me cassez les couilles. Si vous voulez vraiment me faire chier, vous rapportez un mandat, vous fouillez, vous contrôlez et vous me foutez en tôle. J’achète des appareils, j’en revends. Certains prennent du plaisir à posséder, moi je prends du plaisir à dénicher, à essayer, à changer, à revendre. Tous les appareils que j’achète ne sont pas autorisés à la vente, soit. Mais si vous cherchez une information, vous vous y prenez bien mal.
– Ok, Kim, ok. J’arrête de te casser les couilles et tu me lâches un nom. Qui fourgue les ACS ? Qui aurait intérêt à empêcher la parution d’un test ? »

À ce moment, la cloche de la porte sonna. Ryan Straightrope entra dans la boutique et, d’un pas vif, se dirigea vers le comptoir à son tour. Il marchait la tête haute et portait une expression qui variait entre l’assurance forcée et l’anxiété. Il ne vit pas la boucle que format un câble d’enceinte et se prit le pied dedans. Titubant, il se rattrapa à une enceinte colonne, qui bascula dans un grand fracas et un nuage de poussière presque aussi bruyant.

« Hum… Bonjour, jeune homme.
– Bonjour Ryan, belle entrée !
– Je suis désolé, j’ai connu un problème avec le RER, puis le métro… »

Straightrope se tut devant le coup d’œil de Tussufki. Kim, lui, ne cachait pas son amusement.

« Où en étiez-vous, demanda l’adjoint ?
– Kim allait se montrer collaboratif.
– Oui, bien sûr, sinon, nous pourrions fouiller un peu l’arrière-boutique, et très certainement trouverions nous des appareils prohibés.
– Ryan ?
– Oui, inspecteur.
– On a déjà abordé ce point, ferme-la, veux-tu ? »

Tussufki se tourna vers le brocanteur et lui offrit un sourire désolé en guise d’excuses. Straightrope rougit. Le coréen resta de marbre, arborant une expression indéchiffrable. Il se saisit de son paquet de cigarettes, en proposa une aux policiers et, devant leur refus, la colla au coin de sa bouche et l’alluma.

« C’est Manny-le-renonceur, qui semble s’occuper de la marque. Pas besoin de vous dire pour qui il bosse. Maintenant, j’aimerais que vous partiez, sauf si, bien entendu, vous avez une fouille à pratiquer. »

Les deux policiers le saluèrent, le remercièrent et sortirent de la boutique.

Chapitre 7 – another one bites the dust

Mercredi 9h08

Tussufki invita son adjoint à le suivre, mais plutôt que se rendre à la voiture banalisée garée devant la boutique, il remonta la rue. Après trente mètres, il bifurqua dans une ruelle et s’enfonça dedans. Il invita Straightrope à le suivre, puis à passer devant lui. Il le héla, et alors que Ryan se retournait, l’inspecteur le repoussa violemment des deux mains. Straightrope bascula en arrière, tenta de se rattraper à une poubelle métallique, mais bascula et l’emporta dans sa chute. Il se redressa en un clin d’œil, gonflant le torse et se rapprocha de Tussufki.

« Ne fais pas le matin, Ryan. Je sais que tu es costaud et plein d’énergie, mais j’ai l’expérience et je suis un sale connard vicieux. Tu finirais dans cette poubelle avant d’avoir compris. Alors tu te calmes, même si là, tout de suite, ça ne me chagrinerait pas que tu n’écoutes pas mes avertissements et que tu me donnes la possibilité de te foutre sur la gueule. »

L’adjoint se dégonfla. Il épousseta son manteau et regarda, entre ses lunettes et sa mèche, son supérieur. Celui-ci avait l’air furieux.

« Ryan, tu arrêtes tout de suite tes conneries. Je sais que tu es un gamin et que tu ne sais pas bosser, mais essaie au moins d’être ponctuel, ok ? Tu es arrivé comme un chien dans un jeu de quilles ce matin. Tu faisais la même chose avec un suspect, et on se foutait l’enquête au cul !
– Mais le RER…
– MAIS JE NE VEUX PAS LE SAVOIR ! Tu as un rendez-vous, tu assumes, ou tu vas te trouver un autre inspecteur pour t’apprendre à lire l’heure. Ensuite, si tu veux jouer avec des Audeze, c’est ton problème, mais sois discret bon sang !
– Comment vous savez … ?
– C’est Claus qui me l’a dit. Claus !!! Tu te rends compte que tu mets en jeu ta carrière avec ces conneries ? Et notre enquête en prime ? Ta carrière, c’est ton problème, bonhomme, tu te démerdes ! Mais cette enquête, je n’ai absolument pas envie de la ruiner, que les choses soient claires !
– Donc, résuma Straightrope, je suis viré. Vous allez dire au commissaire…
– Je ne vais rien lui dire du tout parce qu’à partir de maintenant tu vas être irréprochable et on va boucler l’enquête. C’est clair ?
– Très clair. Désolé, Peter. »

Tussufki tendit sa paluche et les deux policiers échangèrent une poignée de main un rien crispée. Sans un mot, Tussufki tourna les talons et, Straighrope à sa suite, se dirigea vers leur voiture et monta derrière le volant.

« On fonce au commissariat. On va lancer un mandat de recherche contre Manny. On devrait mettre la main rapidement sur lui. Après, je ne le vois pas tuer deux journalistes de sang-froid…
– Vous le connaissez, interrogea l’adjoint ?
– Oui, je l’ai déjà coffré à plusieurs reprises. On l’appelle le renonceur parce qu’il se lance dans un truc, y va quasiment jusqu’au bout, mais s’arrête juste avant, et laisse tout tomber. Puis se lance dans un nouveau truc. Et ainsi de suite. »

Il mit le contact et s’inséra dans la circulation matinale.

Chapitre 8 – les taches usuelles du policier

Mercredi 12h48

Les deux policiers étaient à leur bureau, en train de déjeuner, un sandwich jambon-beurre pour l’un, un double cheeseburger pour Ryan. Ils avaient tous les deux prévu de la lecture : le rapport du coroner pour l’un (le légiste n’avait pas encore fourni son rapport), une bande dessinée pour Ryan. L’avis de recherche concernant Manny serait publié d’ici peu et les patrouilles étaient déjà averties qu’on le cherchait activement. Le bureau des inspecteurs était très calme, parce qu’à moitié vide. Les quelques policiers qui trainaient là déjeunaient silencieusement ou lisaient des rapports. Le calme permettait d’entendre quasiment distinctement les échanges provenant du bureau de l’inspecteur principal, dans lequel un type se faisait passer un savon assez sévère.

Tussufki mordit dans son sandwich, plus pour masquer son sourire que par faim : il regardait Straightrope râler en tentant de masquer une tâche de sauce barbecue sur sa chemise blanche. Il savait très bien pour qui Manny travaillait (si cela n’avait pas changé, certes, l’énergumène l’avait habitué aux changements) et cela ne l’enchantait guère. La famille qui employait Manny n’était peut-être pas la plus puissante, mais c’était celle qui était la mieux implantée ici, et elle s’était récemment choisie un nouveau Don, jeune mais très ambitieux et avec la réputation de n’avoir pas exactement un caractère facile. La trame qui se tissait autour du double meurtre commençait à emprunter des chemins assez dangereux. Se frotter aux familles n’était pas une bonne chose : si pour deux journalistes, cela signifiait la mort, pour deux policiers, cela pouvait apporter quoi ?

Il finit son sandwich et fit passer le tout avec une rasade de soda. Il se leva alors que Straightrope arrivait aux dernières pages de son comic et partit chercher deux cafés. Les quelques mois de collaboration lui avaient appris comment son adjoint aimait son jus. Ils lui avaient aussi appris que Ryan avait quelques problèmes avec les rendez-vous et qu’il était particulièrement gaffeur, ce qui, jusqu’à présent, ne les avait heureusement pas trop desservis et leur avait permis d’interrompre le braquage d’une banque (Ryan s’était planté de banque alors qu’il voulait rejoindre Tussufki sur les lieux d’un vol et s’était retrouvé, 5 bornes plus loin, au beau milieu d’une prise d’otage). Il était pour autant un assez bon flic, assez méthodique, rationnel, qui pourrait devenir un très bon inspecteur s’il se décidait à devenir fiable.

L’inspecteur, en attendant devant le distributeur que le deuxième gobelet finisse de se remplir, eut alors une pensée, empreinte de nostalgie, pour son précédent coéquipier. Le signal sonore de la machine le sortit de sa torpeur et il rapporta les deux gobelets. Il offrit son café à Straightrope qui s’empressa de le renverser sur le bureau d’un revers maladroit, noircissant au passage le comic et les relevés bancaires de Davidski. Alors qu’ils étaient occupés tous deux à éponger le café, le téléphone de Tussufki se mit à sonner.

« Tussufki, criminelle.
– Inspecteur, c’est à propos de votre avis de recherche, fit la voix hésitante du planton.
– Eh bien ?
– Le capitaine a demandé qu’il ne soit pas diffusé… pas tout de suite.
– J’imagine qu’il a une bonne raison pour ça.
– Eh bien oui, sans doute, mais il ne me l’a pas donnée. En revanche, je pense que vous pourrez en savoir plus en allant dans son bureau, il vous fait savoir qu’il vous y attend.
– Génial. Vraiment génial. »

Il raccrocha violemment, ce qui lui valut un coup d’œil lunette-bouclettes. Il mit sa veste et adressa un signe de tête à Straightrope qui, son éternelle expression anxieuse sur le visage, se redressa nerveusement pour suivre Tussufki.

« Où allons-nous ?
– Chez le capitaine, on dirait qu’il veut nous voir. »

Chapitre 9 – du terre-à-terre à la lune

Mercredi 13h04

Par une logique des plus patronales, la montée dans la hiérarchie s’accompagnait d’une montée dans les étages. Si les cellules du sous-sol représentaient logiquement le bas de l’échelle, certains choix de localisation des services trahissaient une vision particulière du prestige policier. La criminelle était ainsi un étage au-dessus des stupéfiants et des mœurs, mais un étage sous l’Inspection Générale des Services et deux étages avant la Lune. La Lune, c’était le nom que les inspecteurs donnaient au dernier étage, celui où on retrouvait les huiles et leurs cours, suivant l’adage qui veut que « ces ronds-de-cuir sont toujours dans la lune ».

Tissufki frappa à la porte, éternellement fermée, du capitaine et entra quand il y fut invité par une voix sèche, Straightrope à sa suite. Le capitaine n’était pas seul dans la pièce et, du profond canapé capitonné appuyé contre le mur de gauche, deux yeux perçants clouaient l’inspecteur.

Assez proche de l’image qu’essaient de donner les réalisateurs de cinéma d’un bureau de capitaine ou de commissaire de police, la pièce était vaste et richement meublée. Devant le canapé, une table basse accueillait un service à thé dont deux tasses étaient remplies. Deux fauteuils étaient placés en vis-à-vis du petit homme qui attendait, les jambes croisées. Au-dessus de lui, au mur, on voyait un diplôme de police, les certificats qui accompagnent les médailles, des photos du capitaine avec plusieurs maires, un député, un sénateur, quelques ministres, une célébrité et un chien (la célébrité et le chien, un golden retriever à l’air idiot, étaient sur la même photo). Contre le mur de droite, des étagères contenant des livres, des codes, des manuels et des dossiers. Au fond, une énorme baie vitrée ouverte sur le fleuve et, immense et massif, un bureau en bois foncé sur lequel le capitaine écrivait un courrier, penché en avant.

Les gestes du capitaine étaient nerveux et on sentait qu’il s’agissait d’un de ces courriers « bien sentis ». Tussufki se demanda si le courrier le concernait et, si oui, à qui il était adressé. Depuis le bonjour initial des deux policiers, aucun mot n’avait été échangé. L’inspecteur et son adjoint étaient toujours debout à l’entrée du bureau, devant la porte que Straigthrope avait refermée. Le silence, seulement interrompu par les grattements de la plume sur le papier devenait gênant pour les policiers mais assurément pas pour le visiteur, qui avait achevé son thé et barrait désormais son visage d’un large sourire ironique. Le capitaine reposa enfin son stylo, plia son courrier, le mit dans une enveloppe et se leva.

« Tussufki, … et vous, merci d’être venus. J’ai pris la liberté de suspendre l’avis de recherche puisque nous n’avons plus à chercher. »

Le capitaine, homme large et haut, ressemblait à un petit garçon se lançant dans une récitation maladroite. Tussufki était certain qu’en se tournant vers l’autre homme, il pourrait lire sur ses lèvres les paroles prononcées par son supérieur.

« Vous… J’ai lu le rapport de l’inspecteur principal et il dit que… c’est assez clair. Vous avancez bien. Vous faites des progrès et quelques informations vous conduisent à un certain Manny. Il se trouve que j’ai reçu depuis… on m’a envoyé… j’ai des informations… il semble qu’il ne pouvait pas être au journal à l’heure du crime parce qu’il était à l’étranger, voilà. Du coup, autant laisser tomber l’avis de recherche pour le moment. L’avocat de Manny, Me Salupe nous fait le plaisir de s’être déplacé pour représenter son client et pour nous fournir quelques explications, je vous laisse avec lui ! »

Comme une flèche et bousculant Straightrope au passage, le capitaine quitta la pièce, sans un mot de plus et sans serrer aucune main. Tussufki, puis son adjoint prirent place en face de l’avocat, Straightrope se retenant de s’asseoir en tailleur dans le fauteuil club en cuir fauve.

« Messieurs, je suis ravi que nous puissions nous parler et que vous ayez accepté spontanément de participer à cette entrevue. »

Le débit était rapide et chaque mot chargé d’ironie. Le visage large et souriant était surmonté par une courte chevelure châtain bouclée, presque crépue. Derrière des lunettes aux montures anguleuses et noires s’agitaient des yeux bleus dans lesquels on lisait aisément l’amusement et la malice. Tussufki avait l’impression que les yeux portaient leur propre expression. Il lui semblait qu’ils pouvaient sourire quand Salupe ne souriait plus ou être inquisiteurs et durs alors que l’avocat semblait affable.

« Ce cher Richard nous l’a répété : mon client ne peut pas avoir commis le meurtre dont vous semblez le soupçonner puisqu’il était à l’étranger. Nous étions lui et moi en déplacement en Pologne, pour un rendez-vous important pour le compte de notre employeur commun. Je ne vous demande pas de me croire sur parole, j’ai là quelques documents qui pourront vous intéresser, je pense. »

Sur ces mots, il prit sa serviette en cuir, qui reposait sur sa gauche sur le canapé, l’ouvrit et en sortit une pochette cartonnée assez épaisse. Tussufki la lui prit des mains, sur la face on pouvait lire « Manny en Pologne ». L’inspecteur se dit qu’il manquait un dessin en couverture, pour parfaire la ressemblance avec un épisode de Martine. Il l’ouvrit. Sur l’envers de la couverture, l’avocat avait agrafé une carte de visite.

« Ne perdez pas de temps à regarder ce qu’elle contient pour le moment, reprit Salupe, vous aurez bien le temps de le faire après mon départ, et moi, j’en ai assez peu à vous consacrer. Du temps, ajouta-t-il en élargissant son sourire.»

Il se pencha en avant, joignant les doigts de ses deux mains en appuyant ses coudes sur ses genoux. Sa veste était posée sur l’appui-coude du canapé, ses manches de chemise retroussées jusqu’au coude. Il affichait une expression qui mêlait cordialité et jovialité.

« Mon employeur aimerait beaucoup vous rencontrer. Dans le cadre de votre enquête s’entend.
– Aucun souci, qu’il passe nous voir !
– Inspecteur, je ne doute pas de la qualité de vos manières ni du sens légendaire de l’hospitalité dont la police sait faire preuve, mais je ne sais pas si votre capitaine acceptera à nouveau de s’absenter pour nous laisser tranquilles dans son bureau. Salupe marqua une pause. Ou plutôt si : je sais qu’il le fera, il est beaucoup trop servile pour refuser, mais ça reste assez gênant et peu commode. Alors que si, par hasard, vous vous rendiez au bureau de mon employeur, demain matin, à 10h, je suis certain que vous seriez reçus dans les meilleures conditions qui soient pour écouter ce qu’il a à vous dire. Et les viennoiseries y sont délicieuses, croyez-moi. »

Il s’enfonça dans le fauteuil, croisant ses jambes – cheville gauche posée sur le genou droit – puis entreprit d’allumer une cigarette, paquet et briquet retirés prestement de sa serviette. Tussufki et Straightrope échangèrent un regard, interloqués tous les deux.

« Je suis certain que vous serez présents tous les deux, à l’heure… et avec une chemise propre, en prime, ajouta l’avocat avec un regard entendu sur la tâche de sauce barbecue.
– Qu’est-ce qui vous fait penser, interrogea Tussufki, que nous avons envie de nous rendre chez votre employeur ?
– Deux raisons simples : vous et lui voulez résoudre cette affaire avec la même détermination et vos soupçons actuels portent indument sur ses employés ou ses organisations.
– Qui sont pour le coup, bien entendu, toutes légales, intervint Straightrope, laissant le dernier mot en suspens.
– Cela va de soi, puisque personne n’a pu jusqu’à présent démontrer le contraire, reprit Salupe, ses yeux bleus pétillaient littéralement.
– Ça paie bien, Maître, de travailler pour des truands ?
– Cela dépend des mois, mais au minimum 5 fois votre salaire, je pense, sachant que si vous continuez à traiter mes clients de truands, cela risque de me rapporter encore plus. Mais je ne fais pas ça pour l’argent, je fais ça pour le… fun. »

Tussufki jugea que la digression avait assez duré et que la situation devenait inconfortable. Il reprit les devants.

« Pourquoi pensez-vous que nous serons intéressés par les propos de votre… employeur, Maître ?
– Ses propos, peut-être pas. Mais la maquette du prochain numéro du journal vous intéresse, j’en suis certain. »

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